Depuis quelques années, ma façon de travailler le vocabulaire en classe ne me convenait pas. En cette fin d’année scolaire 2023-2024, pendant les vacances de Pâques, j’ai alors décidé de regarder ce qu’il existait autour du vocabulaire pour essayer de le travailler différemment en classe. Je suis alors tombé sur le site VOCANET de Jacqueline Picoche. La linguiste propose une démarche totalement originale pour aborder les notions de vocabulaire avec des élèves de la GS à la 5ème.
La démarche repose sur 4 principes essentiels :
1. Partir du mot lui même (et non pas d’une chose, ni d’images, ni d’un thème, ni d’un texte)
Les mots ne sont pas de simples étiquettes, ce sont des outils, en nombre limité, qui nous permettent de dire un nombre illimité de choses, de penser, d’inventer, d’argumenter, de gloser… Ainsi, on préférera partir d’un mot (maison), plutôt que d’un thème (la maison), et on se posera cette question : de quel genre de choses, de quel éventail de « dire » cet outil permet-il à mon esprit de s’emparer ?
2. Partir du déjà su
Les listes de fréquence existantes concordent suffisamment entre elles dans les hautes fréquences pour fournir de bons repères. Il y a de petits « outils » monosémiques très fins, comme le mot rhododendron, qui ne permettent de s’emparer que d’une seule espèce végétale. C’est le type même du mot sans fréquence significative. Il s’apprend sur le tas, et mérite une attention limitée au cas d’espèce et au besoin de précision. Il existe aussi, notamment parmi les hyperfréquents, des mots possédant une vaste polysémie comme, par exemple, devoir, énorme « machine » sémantique permettant de balayer tout un champ allant, par degrés successifs, de la dette d’argent à l’évocation de la probabilité. On voit qu’il y a plus d’intérêt à travailler, en classe, sur devoir plutôt qu’à faire une longue liste de variétés de fleurs. Tous nos élèves ne sont pas de futurs botanistes ! Mais tous les petits francophones, même faiblement francophones, ont déjà, par la force des choses, une certaine familiarité avec les mots très fréquents et avec un certain nombre d’autres qui le sont moins. C’est de cet acquis qu’il faut partir pour le perfectionner et l’enrichir. On ne cherchera pas nécessairement le mot rare et curieux, sauf de temps en temps pour mettre un peu de piment dans la leçon. Un trésor lexical de taille moyenne bien connu et convenablement manipulé, voilà ce que nous proposons à nos élèves de maîtriser.
3. Donner la priorité au verbe
Le travail de vocabulaire doit être centré sur le verbe parce que c’est lui qui structure la phrase et qui permet d’étudier les noms dans des contextes et non dans de simples listes.
Un verbe a au moins un sujet (verbes intransitifs) et généralement un ou plusieurs compléments essentiels (verbes transitifs, directs ou indirects). Il y a donc autour de lui des places vides qu’il faut remplir par des noms ( ces mots indispensables gravitent autour du verbe pour qu’il offre un sens « complet » (ce sont les agents « sujets », les COD, COI). Et, à l’expérience, on constatera qu’un verbe donné ne se combine pas avec n’importe quels noms ou n’importe quelle catégorie de noms. On évite ainsi l’apprentissage de fastidieuses listes de mots vouées à la seule désignation de choses. Par exemple, il est plus intéressant de jouer avec « bouillir » (l’eau bout dans une bouilloire, ou dans une casserole, c’est vrai mais on bout également quand on est en colère) que de lister les récipients de la cuisine, même si l’acquisition de ces mots n’est pas inutile non plus dans les circonstances de la vie courante.
Bien sûr, le point de départ des leçons n’est pas toujours un verbe ; lorsque c’est un nom, généralement concret (grandes réalités naturelles, parties du corps, etc.), un adjectif non dérivé exprimant une sensation ou un sentiment, le verbe arrive en deuxième position, mais il est toujours présent, et souvent ce n’est pas un seul verbe associé spécifique qui apparaît, mais plusieurs : le train roule sur des rails et transporte des voyageurs…. L’eau coule, ruisselle, mouille, etc. On aura souvent l’embarras du choix !
Avec les élèves les plus jeunes, notamment en maternelle grande section, les caractéristiques du verbe peuvent être découvertes de manière intuitive et implicite, elles seront ensuite plus formalisées.
4. Ne pas séparer le vocabulaire de la grammaire
Pas de mots hors phrase ! Autour d’une phrase simple : “sujet, verbe complément”, on pourra grouper les adjectifs et les compléments circonstanciels convenables, opérer des substitutions de synonymes, et, au moyen de transformations et de manipulations des phrases obtenues (utilisation des dérivés, déplacement de divers éléments) on pourra faire acquérir aux élèves de la souplesse dans leur manière de s’exprimer.
En pratique, le mot pris pour point de départ de la leçon doit servir de déclencheur à la recherche, par les élèves, d’un ensemble de mots associés. Cette récolte d’un petit ensemble de mots déjà connus et fournis par eux, complété par d’autres mots suscités par le maitre, sera la base de départ du travail lexical.
N’importe quel nom ne sert pas de sujet ou de complément à n’importe quel verbe et ne sert pas de support à n’importe quel adjectif. Il existe entre les mots des affinités de sens, des collocations sémantiques qui permettent de constituer rapidement une grosse grappe de mots en relation à la fois sémantique et syntaxique les uns avec les autres.

